Les chômeurs s’immolent en France, le soleil brille en Australie

Il est 18 heures à Brisbane (Australie), les ombres s’allongent et les derniers rayons baignent la ville d’une lumière dorée. Ce fut une bonne journée, agréable et ensoleillée.

Je me suis assise à mon bureau pour lire mes mails et suis tombée sur la newsletter quotidienne du Monde.fr. J’ai commencé à lire distraitement les dernières nouvelles de France, tout en enlevant mes chaussures. Soudain, mon regard s’est arrêté sur un titre. Oubliant que je me déchaussais, je me suis redressée lentement, tout en relisant les mots plusieurs fois pour m’assurer d’avoir bien saisi leur sens.

Un chômeur s’immole à Pôle Emploi : “tout a été fait” selon Michel Sapin

Je n’ose pas y croire. C’est un canular. C’est impossible. Je clique sur le lien pour lire l’article.

Un homme de 43 ans est mort en s’immolant par le feu devant une agence de Pôle emploi à Nantes, mercredi 13 février en milieu de journée. […] Michel Sapin, a estimé que “tout a[vait] été fait” pour empêcher cet acte. “Il y avait ici ce matin tous les services de Pôle emploi et les services extérieurs en termes de police et de pompiers […]: tout a été fait, ce qui s’est passé ici est exemplaire”, a-t-il jugé. Les règles [d’indemnisation] ont été appliquées avec l’humanité qui convient, avec les explications nécessaires, mais il y a parfois des moments où on est dans une telle situation qu’on ne comprend plus les explications.” L’homme, un chômeur en fin de droits d’indemnisation, avait prévenu lundi plusieurs médias locaux de son intention de passer à l’acte dans la semaine devant son agence de Nantes-Est, pour protester contre le rejet de son dossier alors qu’il estimait avoir travaillé suffisamment d’heures.

 

Plus j’avance dans la lecture de l’article, plus tout ceci me parait invraisemblable… Alors qu’il fait bon vivre sous le soleil australien, à l’autre bout du monde, des hommes se couvrent d’essence et craque une allumette devant une agence Pôle emploi…

Depuis mon paradis austral, j’avais déjà pris conscience de cette vague de pessimisme en Europe, véritable chape de plomb dont le poids fait baisser la tête des chômeurs. Mais tout cela semblait lointain. Difficile d’imaginer les licenciements, les faillites, les plans sociaux, la dette publique depuis un pays avec 2,5% de croissance par an, le plein-emploi et la 2e place dans le classement mondial de développement humain. En Occident, on a du mal à imaginer la famine en Afrique depuis son salon, assis devant la télé et un poulet rôti. Ici, dans une moindre mesure, on parle de la crise de la même manière : une tragédie lointaine, dont on plaint les victimes à haute voix tout en se félicitant intérieurement de ne pas en faire partie. Peut-être que dans quelques années, les enfants australiens s’entendront dire :

« Pense aux petits européens qui ont des parents en fin de droit, et finis tes épinards ! Je te le dis, ils les mangeraient sans hésiter, eux ! »

Certes, j’exagère, mais n’empêche qu’en lisant cet article, c’est comme si tout le marasme économique et le désastre social en France me sautaient au visage d’un coup, sans prévenir, par la lucarne de mon ordinateur relié au reste du monde par le Web.

Mais au-delà du fait que cet incident tragique était le reflet d’une désillusion nationale, l’article était choquant à plusieurs égards. Tout d’abord, la réaction politique à l’évènement, repris dans le titre : « tout a été fait, ce qui s’est passé ici est exemplaire » répète le ministre du travail. Désir de convaincre (de se convaincre ?) que les pouvoirs publics ont opéré avec professionnalisme et ne peuvent être portés responsables du drame. Persuader que ce qui s’est passé était inévitable, en somme. Mais ce zèle à vouloir éviter tout reproche concernant le traitement de l’affaire est la démarche de quelqu’un qui n’a pas l’esprit tranquille. Répéter à qui veut l’entendre que tout va bien est généralement le signe que tout va mal. Et souligner la prise en main professionnelle de l’incident permet surtout de faire oublier d’autres aspects, ses causes par exemple… C’est vrai, il semble, d’après l’article du Monde en tout cas, que les pompiers et la police aient réagi comme il se doit à l’alerte au suicide. Mais la vraie question est ailleurs : qu’est-ce qui pousse un être humain à mettre fin à ses jours de cette manière ? Il est clair que la situation socio-économique actuelle a joué un rôle majeur dans cette histoire. Alors, quelle part de responsabilité doit-on attribuer aux dirigeants politiques dans cette situation ? Je n’ai pas de réponse à la question (et je pense qu’il n’y en a d’ailleurs pas vraiment) mais on peut être sûr que ces derniers seront accusés par certains d’être les responsables indirects de la mort de cet homme (en cas de malheur, il faut de toute façon toujours un responsable). Et c’est ce que Michel Sapin tente à tout prix d’éviter. A une période où la crédibilité du nouveau gouvernement est à construire, l’enjeu est majeur. Le raisonnement politique se comprend, la morale moins.

D’autres parts, la façon d’agir de cet homme est bien particulière. Presse Océan, le quotidien nantais contacté par le chômeur, a publié les deux courriels qu’il avait envoyés :

Mardi 12 février, 10 h 12 : “Aujourd’hui, c’est le grand jour pour moi car je vais me brûler à Pôle emploi. J’ai travaillé 720 h et la loi, c’est 610 h. Et Pôle emploi a refusé mon dossier.”

 

Mardi 12 février, 12 h 55 : “Je suis allé à Pôle emploi avec 5 litres d’essence pour me brûler, mais c’est fermé le 12/02/2013 ; alors ça sera demain le 13 ou le 14, car ce serait vraiment préférable au sein de Pôle emploi merci.”

La démarche consistant à vouloir médiatiser sa mort me parait aberrante. Alors que les médias sont régulièrement critiqués pour leur voyeurisme morbide, ils sont ici sollicités par la victime elle-même. Rechercher une audience pour témoigner de son suicide est un acte extrême qui implique l’intention de faire passer un message. Quel message cet homme a-t-il voulu faire passer ? Le désespoir face à une dégringolade sociale et économique? Le sentiment d’impuissance à remonter la pente ? La haine pour une communauté qui ne donne pas la chance de réussir à tous ? Ou est-ce tout simplement la volonté d’obtenir l’attention d’une société qui semblait lui avoir tourné le dos ? Quelles que soient les convictions de cet homme et sa douleur, il me semble que la théâtralisation d’un drame comme celui-ci est malsain, d’autant plus quand c’est la victime qui en est à l’origine. Car je crois que l’on peut ici parler de théâtralisation, quand on voit que l’homme a renoncé une première fois à son acte, trouvant « préférable » d’attendre l’ouverture de l’agence, et notifiant le report de date à la presse.

Bref, une nouvelle qu’on aurait aimé ne pas connaître, qui dérange. Une chose est sûre : la volonté du défunt sera respectée, les médias feront leur travail.

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